LOUIS DUPONT

Fos‑Berre : laRégion Sud accélère pour bâtir un pôle industrialo‑portuaire décarboné de rang européen

Publié le 24/04/2026
Zone industrialo‑portuaire de Fos‑Étang‑de‑Berre au coucher de soleil, installations portuaires et travailleurs en tenue de sécurité

En rassemblant à Marseille puis à Fos‑sur‑Mer une délégation de la commission ITRE du Parlement européen, la Région Sud a voulu envoyer un signal clair : faire de la zone industrialo‑portuaire de Fos‑Étang‑de‑Berre l’un des premiers territoires industriels massivement décarbonés d’Europe, sans sacrifier la production ni l’emploi. Entre 15 et 20 milliards d’euros d’investissements sont aujourd’hui évoqués, portés par près de 30 projets structurants sur l’hydrogène, la sidérurgie bas carbone, les carburants durables ou encore la logistique énergétique, avec à la clé plusieurs dizaines de milliers d’emplois directs et indirects.

Un territoire vitrine de la stratégie européenne de décarbonation

Le 31 mars 2026, Renaud Muselier, président de la Région Provence‑Alpes‑Côte d’Azur, a accueilli à l’Hôtel de Région une délégation de députés européens membres de la commission ITRE (Industrie, Recherche, Énergie). Cette séquence, complétée par une visite de la zone industrialo‑portuaire de Fos‑sur‑Mer puis du site ITER à Cadarache, visait à montrer concrètement comment un territoire industriel majeur peut engager sa décarbonation tout en consolidant sa base productive.

La Région Sud a assumé une ligne politique nette : « pas de décarbonation sans production, pas de souveraineté européenne sans industrie ». L’objectif est de positionner Fos‑Berre comme un laboratoire de la future politique industrielle européenne, au moment où le Parlement travaille sur l’Industrial Accelerator Act, censé accélérer les investissements verts dans l’industrie.

Pour les élus européens, la visite à Fos‑sur‑Mer a été l’occasion de mesurer l’ampleur de la transformation engagée par le Grand Port Maritime de Marseille Fos : près de 30 projets industriels structurants, représentant environ 15 Md€ d’investissements et jusqu’à 10 000 emplois d’ici 2035 sur le seul périmètre portuaire, sont déjà répertoriés.

Fos‑Berre, pilier de la souveraineté industrielle et énergétique

Au‑delà de la vitrine environnementale, la Région met en avant le rôle de Fos‑Étang‑de‑Berre dans la souveraineté industrielle et énergétique française et européenne. La zone concentre déjà des capacités majeures dans la chimie, la sidérurgie, l’énergie et la logistique maritime. L’enjeu est désormais double :

  • réduire drastiquement l’empreinte carbone des sites existants ;
  • attirer de nouvelles unités industrielles bas carbone à forte valeur ajoutée (matériaux, carburants durables, composants pour la transition).

Dans les communications régionales récentes, les projections globales sur le bassin évoquent jusqu’à 20 milliards d’euros d’investissements et environ 70 000 emplois directs et indirects à l’horizon 2035, en cumulant les projets déjà engagés et ceux en préparation. Ces ordres de grandeur restent dépendants des arbitrages d’investisseurs et des financements européens et nationaux, mais ils structurent désormais la feuille de route 2025‑2030.

Pour un directeur d’usine ou un responsable industriel, cette trajectoire signifie que Fos‑Berre est en train de devenir un nœud stratégique des nouvelles chaînes de valeur bas carbone : fer vert, hydrogène, e‑carburants, logistique énergétique et solutions de capture/valorisation du CO2.

Une feuille de route 2025‑2030 adossée à France 2030 et à la ZIBaC

Le territoire s’appuie sur un outillage national déjà structuré. Le programme France 2030 et l’appel à projets ZIBaC (Zones Industrielles Bas Carbone), opéré par l’ADEME, ont désigné la zone industrialo‑portuaire de Fos – pourtour de l’Étang‑de‑Berre – bassin de Gardanne comme l’un des laboratoires de la décarbonation industrielle française.

Le programme SYRIUS, porté par l’association PIICTO, a été lauréat de cet appel ZIBaC. Doté d’un budget d’environ 9 M€ pour sa phase de maturation (2023‑2025), il a conduit une trentaine d’études afin de définir des trajectoires de décarbonation de Fos‑Berre et de coordonner les projets entre industriels, port, opérateurs énergétiques et collectivités. La phase 2 (2026‑2030), actuellement engagée, doit passer du scénario à l’exécution : mutualisation d’infrastructures, optimisation des flux d’énergie et de matières, valorisation de la chaleur fatale, etc.

Cette approche de « plateforme territoriale » est déterminante pour un acteur industriel : elle conditionne la disponibilité en énergie bas carbone (électricité, hydrogène, vapeur, chaleur), la qualité des interconnexions (rail, route, maritime, pipelines) et les synergies potentielles avec les voisins de zone.

Hydrogène et sidérurgie bas carbone : les piliers industriels émergents

La décarbonation de Fos‑Berre repose largement sur l’hydrogène bas carbone, tant comme vecteur énergétique que comme réactif industriel. Plusieurs projets structurants ont été mis en avant lors de la visite de la délégation ITRE, notamment dans la sidérurgie et la chimie.

GravitHy : une usine de fer bas carbone de dimension européenne

Le projet GravitHy à Fos‑sur‑Mer illustre cette dynamique. En avril 2026, l’entreprise a annoncé la sélection de Hatch pour réaliser l’avant‑projet détaillé (FEED) de son usine de production de fer bas carbone. Conçue pour produire jusqu’à 2 millions de tonnes par an de fer de réduction directe (DRI) sous forme de HBI, l’installation doit s’appuyer quasi exclusivement sur de l’hydrogène bas carbone comme agent réducteur, en substitution du charbon coke traditionnel.

Selon les données publiées, ce schéma permettrait de réduire de plus de 90 % les émissions de CO2 par rapport à un haut‑fourneau classique. Pour les aciéries européennes, l’approvisionnement en DRI/HBI bas carbone depuis Fos représente une option concrète pour verdir l’amont des chaînes de production, tout en sécurisant une partie des volumes sur le sol européen.

Pour un directeur industriel, la question clé devient alors la sécurisation de l’hydrogène (coût, disponibilité, garanties d’origine) et de l’électricité bas carbone nécessaire aux électrolyseurs, ainsi que l’intégration logistique des flux de DRI/HBI vers les fours électriques.

Hydrogène et projets multi‑usages sur la zone portuaire

Autour de GravitHy, d’autres acteurs comme H2V, ENGIE, EDF ou encore des consortiums locaux travaillent à la mise en place de capacités de production d’hydrogène et de démonstrateurs multi‑usages (industrie, mobilité lourde, logistique). Le territoire capitalise également sur des projets plus anciens de valorisation de l’hydrogène « fatal » et de chaleur fatale portés via la plateforme PIICTO.

Pour les usines implantées ou en projet à Fos‑Berre, cette montée en puissance de l’hydrogène ouvre plusieurs scénarios : conversion partielle de procédés existants, nouveaux procédés électro‑intensifs, ou encore substitution progressive du gaz naturel dans certains usages thermiques, quand la réglementation et les conditions économiques le permettent.

NeoCarb Log : un hub pour les carburants durables à Fos

Autre pilier de la décarbonation de Fos‑Berre : le développement de carburants durables pour l’aviation et le maritime. Le projet NeoCarb, porté par Elyse Energy, a franchi une étape importante avec l’ouverture, le 30 mars 2026, d’une consultation publique sur la première phase dite NeoCarb Log.

Selon le registre officiel, NeoCarb Log consiste en l’implantation à Fos‑sur‑Mer d’une plate‑forme logistique dédiée au stockage et à la distribution de méthanol et de carburant d’aviation durable (SAF). La consultation se déroule jusqu’au 30 juin 2026 et couvre plusieurs communes impactées (Fos‑sur‑Mer, Port‑Saint‑Louis‑du‑Rhône, Arles). Une réunion publique d’ouverture s’est tenue le 31 mars 2026 à la Maison de la Mer et du Sport de Fos‑sur‑Mer, en présence de la délégation ITRE et des industriels.

À terme, l’ambition d’Elyse Energy avec le projet NeoCarb est de structurer un véritable hub industrialo‑portuaire pour les e‑carburants (e‑méthanol, SAF) sur la ZIP. Pour les exploitants industriels, l’enjeu est double : disposer localement de carburants bas carbone pour leurs propres flux logistiques et capter une partie de la valeur ajoutée liée à ces nouvelles molécules, via des partenariats industriels ou des sous‑traitances spécialisées.

Une coalition d’acteurs publics et privés autour de Fos‑Berre

La transformation de Fos‑Étang‑de‑Berre ne repose pas sur un projet unique mais sur une coalition d’acteurs qui structurent progressivement une offre industrielle bas carbone. Lors de la visite de la délégation ITRE, le Port a mis en avant une mobilisation incluant :

  • la Région Sud et la Métropole Aix‑Marseille‑Provence, chefs de file institutionnels ;
  • le Grand Port Maritime de Marseille Fos, maître d’ouvrage des grandes infrastructures portuaires ;
  • des énergéticiens majeurs (ENGIE, EDF, TotalEnergies) ;
  • des industriels de la chimie et de la métallurgie (ArcelorMittal Méditerranée, Ascometal, France Chimie Méditerranée) ;
  • des porteurs de projets bas carbone de nouvelle génération (GravitHy, H2V, Elyse Energy – NeoCarb) ;
  • des organisations professionnelles (UIMM Alpes‑Méditerranée, Union Maritime et Fluviale Marseille‑Fos) ;
  • l’ADEME, les pôles et réseaux (Capenergies, PIICTO) qui accompagnent la décarbonation de Fos‑Berre via le dispositif ZIBaC.

Pour les directions d’usine, ce maillage offre un environnement propice à la mise en place de synergies industrielles : mutualisation de réseaux (vapeur, hydrogène, CO2), nouveaux schémas logistiques intermodaux, partage de capacités de traitement ou de stockage, etc. La contrepartie est une gouvernance de projet plus complexe, qui suppose un fort alignement des calendriers d’investissement et des objectifs réglementaires.

Enjeux opérationnels pour les industriels de Fos‑Berre

Si la vision est ambitieuse, les industriels de la zone doivent composer avec plusieurs contraintes opérationnelles et économiques dans leur trajectoire de décarbonation. Trois chantiers clés se dessinent pour les directions d’usine.

1. Accès à l’énergie bas carbone compétitive

Les projets GravitHy, NeoCarb et les futures électrolyses ne seront viables que si l’électricité et l’hydrogène bas carbone sont disponibles à un coût compatible avec la concurrence internationale. La question de la capacité du réseau électrique (RTE) et des interconnexions régionales, ainsi que le rôle de contrats long terme (PPA, CfD, contrats carbone) sera déterminante pour sécuriser les business plans.

2. Cadre réglementaire et incitations

Le passage de la phase pilote à la phase industrielle dépend de la stabilité du cadre européen (ETS, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, Industrial Accelerator Act) et des dispositifs français (France 2030, ZIBaC, contrats de transition). Les signaux envoyés par la visite de la commission ITRE vont dans le sens d’un soutien renforcé, mais les arbitrages budgétaires restent à concrétiser.

3. Compétences et acceptabilité locale

La montée en puissance de la décarbonation de Fos‑Berre suppose de disposer de compétences rares (procédés hydrogène, numérique industriel, sûreté des installations Seveso) et d’assurer l’acceptabilité des nouveaux projets (hydrogène, e‑carburants, logistique de produits chimiques). La consultation publique de NeoCarb Log illustre cette exigence de transparence et de dialogue avec les riverains et les élus locaux.

Fos‑Berre, nouveau point d’ancrage pour les stratégies industrielles

Entre hydrogène bas carbone, fer vert, carburants durables et synergies industrielles pilotées par le programme ZIBaC, la zone Fos‑Étang‑de‑Berre s’impose comme un territoire test pour la transformation de l’industrie lourde en Europe. Pour un directeur d’usine ou un responsable de site, la question n’est plus de savoir si la décarbonation de Fos‑Berre aura lieu, mais comment positionner son outil industriel dans ce mouvement : sécurisation des intrants bas carbone, adaptation des procédés, participation à des boucles industrielles, anticipation des futures normes.

La visite de la commission ITRE et les chiffres avancés – 15 à 20 Md€ de projets, 10 000 à 70 000 emplois potentiels à horizon 2030‑2035 selon les périmètres considérés – confirment que le bassin Fos‑Berre est désormais au cœur des arbitrages européens sur la réindustrialisation verte. Les prochaines années, marquées par la mise en service des premiers grands projets (hydrogène, DRI/HBI, e‑carburants), diront si ce modèle peut être répliqué sur d’autres ports industriels du continent.